Suis-je misanthrope ??? Interrogation qui me semblerait a priori absurde, car, voyons Moi ! Quand même !! Le monde est si vaste, les merveilles qu’il recèle, tant humaines que naturelles, sont si nombreuses, reflétant quasiment à l’infini les innombrables combinaisons de possibilités offertes par le Vivant ; merveilles que nous pouvons miraculeusement apprécier en les plaçant arbitrairement car subjectivement, et c’est là tout le miracle, sur les échelles relatives du beau, du laid, du sensible tout simplement. Alors pourquoi moi, petit homme doté de tels dons _ discernement, goût, jugement, conscience … _ et d’un tel champ d’aventures et d’explorations, en arriverais-je à me retourner contre celle qui m’accueille si généreusement en son giron ?? L’humanité ne m’a rien fait, ou plutôt elle ne peut rien me faire, puisque j’en suis et participe d’elle tout autant qu’elle m’est Autre et que je la juge et critique.
De ce fait la haïr relève d’un nihilisme qui m’est à première vue étranger, et qui pourrait, s’il se vérifie que c’est ainsi que se nomme le malaise que je ressens de plus en plus fortement au fil des ans, finalement me donner à penser que ma quête est anomique et destructrice puisque fondée sur le rejet oedipien de ce qui m’engendre, m’inclut toujours et me tuera in fine. Cette chronique d’une mort annoncée à chacun d’entre nous est certainement (ô topos), aux sources de ma préoccupation, mais finalement, il se pourrait que ce soit le constat de ma propre attitude qui m’amène à porter ces jugements sur l’ensemble du genre humain, ou du moins sur l’échantillon relativement vaste que mes 20 ans m’ont permis d’observer… Après tout… Se vivre, ou même s’envisager comme un potentiel nihiliste aux complexes misanthropes et destructeurs est en soit une bonne raison de douter de la validité de la pensée humaine en tant que système fondé sur la raison, le libre arbitre et tous les principes pseudos libertaires inculqués dès le berceau par notre mère
Mais je m’égare, et c’est vraiment le cas de le dire comme on le verra plus bas… Car en effet, on peut se demander comment j’en suis arrivé là : D’où me vient ce désir assassin de renier si brutalement mes pairs et mes pères (Diderot et Voltaire notamment… « C’est sa faute » crierait Gavroche » mais trêve de digressions) ??
En réalité (« Hummmmmm » marmonnerait déjà Descartes, fidèle au poste, et surréaliste de la première heure) j’étais il y a encore quelques heures dans le métro, et toutes les difficultés que j’ai rencontré pour m’en extraire sont hautement responsables de la naissance d’une fibre vindicative d’écrivain, amateur bien entendu, pas d’affolement…
Tiens donc, voilà qui est singulier me direz vous. Mais non, rien d’étonnant à cela, car pas plus tard que sur les marches de la station Foch à l’heure de pointe, un constat accablant me stupéfia. A la sortie d’un périple ulysséen d’une heure et des poussières dans le Tube lyonnais, l’élément le plus digne d’admiration et d’intérêt qu’il m’avait semblé dégager de la foule bigarrée qui s’égaie et bouillonne à 19h sous le sol lyonnais n’était pas humain…
Avez-vous déjà eu un animal de compagnie ??? Et bien si c’est le cas vous serez tous d’accord pour m’accordez que pour rien au monde vous ne l’échangeriez contre votre voisin tout passionnant qu’il puisse être et encore moins pour lui préférer la société du quidam moyen… Et bien une fois cette évidence établie, parlons des défauts ne nos chères petites bêtes adorées : un chien bave-frétille-aboie-mord-pue et grogne-de-façon-inquiétante-quand-on-n’a-pas-eu-le-bonheur-d’être-présentés, et j’en passe. Pourtant cela reste « le meilleur ami de l’homme » et, n’en déplaise aux humanistes et aux apôtres de la supériorité de l’homme sur le règne animal voire naturel (d’ailleurs les cyclones portent des prénoms c’est donc qu’on les maîtrise, qu’on les domine… vive l’anthropomorphisme), je dirais même qu’il ne peut y avoir finalement d’amis qu’animaux…
HORREUR !!! BLASPHEME !!! Entends-je au loin ; ne vous affolez pas, j’y arrive… (Non pas à l’horreur et aux blasphèmes mais à l’explication de mon propos, quoique le traitement de ces thématiques viendrait aisément illustrer ma thèse sur le caractère infréquentable de nos prochains, et au premier chef de votre serviteur, fervent blasphémateur devant l’Eternel). Quel ne fut pas en effet mon émerveillement lorsque, assis sur mon siège de métro (acquis de haute lutte), entouré de mes semblables hurlants, grimaçants, suants, éméchés, de mauvais poil, fatigués et irascibles je vit débarquer une aveugle (cruelle ironie car là encore ma relation était vouée à la solitude et à la non réciprocité, du moins visuelle) accompagnée et même guidée par son labrador.
Ces bêtes le sont finalement très peu.
Voilà donc que moi, petit humain en bonne santé, prétentieux, idéaliste et convaincu de la véracité de tous les préceptes lumineux et éclairés que m’ont transmis une foultitude de philosophes penseurs et de professeurs, ait été obligé d’admettre qu’une congénère moins chanceuse (et certainement de ce fait beaucoup plus critique quant au terme de « Lumières » et à la véracité pratique des théories qui en découlent) ne pouvait s’en remettre qu’à son fidèle compagnon à quatre pattes pour vivre au quotidien. Quel miracle de cohabitation et de partenariat entre l’homme et l’animal !! Me direz vous ; « Vive le dressage et vive la vie, le monde et nos valeurs qui trouvent là un autre exemple du miracle naturel et de l’ingéniosité humaines » serait-on tenté d’admettre face à ce cas si admirable de coopération entre deux êtres vivants d’espèces différente.
Mais c’est là tout le problème… Car finalement, si on ne peut qu’admirer « l’intelligence » de cet animal qui trouve une place libre à sa « maîtresse » (qui tient en laisse qui ?? Le terme me paraît de toute façon dans tous les cas de figure inadapté et inadéquat) puis va sagement s’allonger à ses pieds en attendant l’arrêt suivant, que doit on dire en revanche de l’attitude des gens qui tout humains qu’ils sont ne font que grimacer au passage de la pauvre aveugle (qui pour une fois ne perd rien à ne pas voir leur tête) tant parce qu’ils éprouvent un élan de pitié et de compassion très rassurante dans la mesure ou elle les convainc de la relative qualité de leur existence (pourtant généralement en tous points médiocre) que parce qu’ils répugnent à laisser leur place si précieuse à une infirme, et encore moins au « stupide animal » qui l’accompagne et s’étale par terre (vers 18h, même l’espace sous les sièges devient, aux yeux des usagers du métro D enviable et digne d’être farouchement revendiqué comme « territoire légitime»).
Me voici bien sévère tout d’un coup, et mes contempteurs affirmeront que si le lyrisme semble difficile à adopter pour décrire la promiscuité et l’ambiance qui règnent dans une rame de métro, ils me reprocheront tout de même d’être des plus catégoriques et radicaux qui soient. Je n’entends bien entendu pas condamner l’entière humanité sur la seule foi de la comparaison oiseuse et stéréotypée d’un trait de caractère propre à la plupart de nos contemporains, individualistes et suffisants à souhait, et le comportement « soi disant » admirable d’un chien qui agit comme celui de Pavlov en fonction de réflexes liés à un conditionnement.
Ha mais le voilà le problème, et tout est là : Il n’est pas question de rapprocher de quelque façon que ce soit un homme et un animal (hormis sur le plan biologique) mais le simple fait qu’on puisse envisager de les comparer au détour d’une rue prouve que le mal a des racines profondes… Ce qui nous rapproche du chien d’aveugle ce sont nos propres réflexes pavloviens, intégrés par dressage pour l’un et par « éducation » pour les autres, et nos « guides », aveugle pour l’un et divin ou moral pour les autres. Au final, ce qui nous meut nous dépasse, la cause et le pourquoi du comment restent abstraits ; tous n’est que conditionnement, hérédité et norme. De cela il résulte que les démarches analytiques et critiques des processus sur lesquels se basent nos actes et pensées, seront soit qualifiées de révolutionnaires ou de géniales (dans le meilleur des cas) soit taxées d’anarchiques ou d’anomiques. Le déviant est dangereux et devient donc soit LA nouvelle « norme en vigueur » (Descartes, Kant, Marx, Einstein, Picasso) soit le bouc émissaire de ses détracteurs rétrogrades poussé par eux à l’hallali et au suicide (Nietzsche, Verlaine… voir à ce propos Max Weber et Bourdieu).
Loin de moi l’idée de m’inclure dans une telle liste, je tiens juste à souligner la difficulté qu’impose le système de pensée moderne et post-moderne à ceux qui veulent le penser… Tout s’y oppose, qu’il s’agisse des défauts platoniciens du sensible (= erreur), de l’individualisme capitaliste occidental, du pragmatisme ignorant et hypocrite qui en résulte ou simplement de la paresse face à un sujet quasiment infini ou la matière en elle-même est si riche que son étude dans une perspective exhaustive relève de l’aberration et de l’utopie.
Comme quoi c’est fou ce qu’on peut arriver à dire juste en regardant un chien.
C’est même tellement fou que j’en viens à louper mon arrêt et à gagner du même coup un séjour prolongé dans les arcanes souterraines du Grand Lyon. YOUPI !! Voilà où cela mène de jouer les penseurs, nulle part, si ce n’est trop loin, et à rien si ce n’est au paroxysme de l’exaspération : il est 19h et je suis toujours dans le métro avec mon sac dans le dos. Si l’aller n‘avait pas suffit à me convaincre de la justesse de mes thèses contestataires le retour le ferait sûrement…
Ô joie, le métro suivant (direction Bellecour-Charpennes) est encore plus bondé ; alors que je l’attendais si impatiemment, mes yeux ne purent s’empêcher de divaguer, glissant de visage en visage, du galbe soyeux d’un sein à l’arrondi d’une cuisse, échangeant furtivement des regards _ parenthèses aussitôt refermées durant lesquelles l’illusion d’un contact naît, fractions de compréhension ou d’appréhension, c’est selon_ et méditant inlassablement (presque de façon compulsive) sur ce à quoi pouvaient bien penser tous ces gens. Tout ce vacarme, toutes ces conversations qui agressaient mes oreilles, tous ces fragments d’existences qui m’étaient révélés à l’état brut en cet unique instant, dans un mælstrom de sons et de couleurs devaient bien avoir un but, un sens mais j’ignorait lequel.
Je pense qu’on doit ressentir la même chose quand on est âgé de -9 mois et qu’on débarque de façon impromptue, petits spermatozoïdes que nous sommes, dans la grande cavité utérine… Et notre vanité naît peut-être même là, de cette certitude inconsciente que nous avons d’avoir finalement triomphé de toute la masse de nos concurrents pour pénétrer le saint des saints, le graal ovulaire.
En tout cas, vanité biologique ou pas, mon graal à moi était à cet instant précis la station Foch, et l’atteindre passait par la ligne A, métaphore temporaire du canal uro-génital. Le métro, vu sous cet angle revêt une épaisseur psychanalytique remarquable, car s’il est logique que les conflits pour le partage de l’espace soient sublimés dans ce contexte d’empressement et de surpopulation, que dire du caractère « pendulaire » des déplacements que nous y effectuons ?? Dans un sens, ce serait la course à la vie, le yin, la fuite en avant, mais dans l’autre ?? Que dire du retour ? Du mouvement inverse ? S’agit il d’une fuite due à la peur de la mort ? Du yang ? De notre « coté obscur » ? Et puis, cas extrême, que faire des idiots comme moi qui loupent leur coup, qui « vont trop loin » et doivent rebrousser chemin ? Mystère. J’ai soudain le vertige, je dois faire une pause…
Et ce p….. de métro qui n’arrive pas (« Encore ces merdeux de grévistes » peste mon voisin de banc) ; dans l’attente et dans l’expectative, je me tourne vers la « jetée » d’en face, ceux qui « vont dans l’Autre sens, là d’où je viens », sans fixer rien de précis.
Mon regard s’arrête sur deux jeunes, ils polarisent l’attention de par leur masse ; tout de suite, les récentes études sur les progrès de l’obésité en Europe me reviennent : Insidieuse, elle frappe plus de monde, mais de façon tout de même bien moindre qu’en Amérique (« Ouf ! Dieu merci on n’est pas comme les ricains !! C’est quand même pas l’Amérique chez nous !!» expressions favorites des plus de 65 ans français depuis 2001). Ces deux individus en sont l’illustration parfaite, bavardant dans leur coin ils ne font pas de mal à une mouche, et ils ont calé leurs bourrelets sur deux bancs, de telle sortent qu’ils ne gênent personne. Je dois bien plus attirer l’attention, soit dit en passant, avec mes cernes si caractéristiques chez les anciens de prépa, et mes regards fous à la moitié de ceux qui passent devant moi (« encore un camé… » Doivent-ils se dire) mais bon, qu’ils pensent ce qu’ils veulent, ils se trompent, et c’est humain.
Pour en revenir à mes obèses, ils n’auraient pas retenu mon attention plus que ça si dans la minute qui suivit ils ne m’avaient pas définitivement convaincu de la justesse de mes théories sur l’inexorable déchéance culturelle et intellectuelle de l’humanité (parallèle au manifeste progrès des savoirs et à la multiplication exponentielle des échanges et communications ; nous n’en sommes pas à un paradoxe près).
En effet, ces deux aimables personnages, manifestement frères, rentraient chez eux avec leurs courses, quoi de plus banal, et bavassaient tranquillement tout en mâchant avec ostentation quelques substances à forte valeur nutritive et calorique (chewing-gum pour l’un et sandwich pour l’autre). Entre deux regards concupiscents et complices lors du passage d’une « femelle » et quelques gestes d’incivilité mineure (l’un jeta discrètement son papier gras sous son siège et l’autre cracha les vestiges moribonds de sa gomme à mâcher) ils parvinrent, par le volume sonore de leur conversation et le nombre incroyablement élevé de jurons qu’elles incluaient, à me décider à fermer les yeux et à me plonger (quasiment au sens propre du terme) dans le refuge que constituait la musique réparatrice de mon lecteur mp3.
Bien mal m’en prit puisque c’est sur ces entrefaites que le métro se décida à arriver. Mon attitude autarcique me causa donc le pire des préjudices : elle me contraint à partir loin sur la grille du départ de la course à la rame. Et ce n’était pas peut dire : Lorsque le métro s’arrêta finalement en sifflant doucement, c’est une vision dantesque qui s’offrait à nous ; séparés par quelques mètres à peine de nous et une mince plaque de plexiglas, les passagers qui étaient à l’intérieur étaient littéralement pressés vivants, les uns contre les autres et les autres contre la vitre.
S’il y avait un train pour l’enfer il s’arrêterait certainement au terminus de la ligne A… Je ne pense pas que si on mettait un poisson vivant dans un micro-ondes il aurait un regard plus pitoyable que ceux qui me furent adressé à ce moment là. Alors que je songeais à l’évident succès que pourrait rencontrer une entreprise terroriste en cet instant précis, les portes coulissantes s’ouvrirent simultanément, produisant le « flop » caractéristique de la décompression brutale d’un espace comprimé et libérant les flots d’une foule suffocante, flots qui vinrent se briser sur les écueils que constituaient tous ceux qui à l’inverse désiraient monter dans la rame. Emporté par le courant, je décidai de m’en remettre à ma bonne étoile et augmentai le volume de ma musique au maximum.
Finalement, bien que je ne soit nullement un roi mage moderne et que je ne rencontrai pas d’enfant roi dans ma rame, mon étoile me guida à bon port et finalement j’arrivais à Foch, presque « bon pied bon œil ». Tracy Chapman (Behind the wall : titre incontournable) m’avait tiré de ce mauvais pas et je pouvais enfin m’orienter paisiblement vers le havre de paix que constituait mon studio de 18m carrés.
Paisiblement, c’est beaucoup dire, car tels Ulysse ayant affronté les sirènes et Charybde, il me restait à franchir, après la cacophonie souterraine et l’antre de la station « Hôtel de ville », le cours Franklin Roosevelt et l’avenue du Maréchal de Saxe. Or les grands axes routiers, urbains et périurbains, sont notoirement connu pour leur dangerosité, « ils étirent le risque » comme dirait Valérie November, surtout pour un Domien comme moi, plus habitué à mesurer l’intervalle entre les voitures en mouvement pour juger si je pouvais m’y faufiler qu’à jeter un œil à la couleur du « petit bonhomme » vert ou rouge…
Bref je n’étais pas arrivé, mais si vous lisez ce texte c’est que je m’en suis sorti, sans (trop) de dommage. Alléluia « tout est bien qui finit bien » comme dans les vieux contes. Je n’allais quand même pas achever un réquisitoire si négatif en tuant mon héros !! Misanthrope mais pas con le mec !...
Sa yo di ?