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littérature raturée

Jeudi 29 mars 2007

 Suis-je misanthrope ??? Interrogation qui me semblerait a priori absurde, car, voyons Moi ! Quand même !! Le monde est si vaste, les merveilles qu’il recèle, tant humaines que naturelles, sont si nombreuses, reflétant quasiment à l’infini les innombrables combinaisons de possibilités offertes par le Vivant ; merveilles que nous pouvons miraculeusement apprécier en les plaçant arbitrairement car subjectivement, et c’est là tout le miracle, sur les échelles relatives du beau, du laid, du sensible tout simplement. Alors pourquoi moi, petit homme doté de tels dons _ discernement, goût, jugement, conscience … _ et d’un tel champ d’aventures et d’explorations, en arriverais-je à me retourner contre celle qui m’accueille si généreusement en son giron ?? L’humanité ne m’a rien fait, ou plutôt elle ne peut rien me faire, puisque j’en suis et participe d’elle tout autant qu’elle m’est Autre et que je la juge et critique.

    De ce fait la haïr relève d’un  nihilisme qui m’est à première vue étranger, et qui pourrait, s’il se vérifie que c’est ainsi que se nomme le malaise que je ressens de plus en plus fortement au fil des ans, finalement me donner à penser que ma quête est anomique et destructrice puisque fondée sur le rejet oedipien de ce qui m’engendre, m’inclut toujours et me tuera in fine. Cette chronique d’une mort annoncée à chacun d’entre nous est certainement (ô topos), aux sources de ma préoccupation, mais finalement, il se pourrait que ce soit le constat de ma propre attitude qui m’amène à porter ces jugements sur l’ensemble du genre humain, ou du moins sur  l’échantillon relativement vaste que mes 20 ans m’ont permis d’observer… Après tout… Se vivre, ou même s’envisager comme un potentiel nihiliste aux complexes misanthropes et destructeurs est en soit une bonne raison de douter de la validité de la pensée humaine en tant que système fondé sur la raison, le libre arbitre et tous les principes pseudos libertaires inculqués dès le berceau par notre mère la République (Une et Indivisible, Libertaire, Egalitaire et Fraternelle… Amen) et par sa mère à elle (là encore c’est sujet à caution et on se prêterait volontiers à une analyse psychanalytique des allégories) la Révolution (grand « R » et pas de « s » mais à prendre tout de même comme un indéfini pluriel cela va de soi).  

   

   Mais je m’égare, et c’est vraiment le cas de le dire comme on le verra plus bas… Car en effet, on peut se demander comment j’en suis arrivé là : D’où me vient ce désir assassin de renier si brutalement mes pairs et mes pères (Diderot et Voltaire notamment… « C’est sa faute » crierait Gavroche » mais trêve de digressions) ??

  

   En réalité (« Hummmmmm » marmonnerait déjà Descartes, fidèle au poste, et surréaliste de la première heure) j’étais il y a encore quelques heures dans le métro, et toutes les difficultés que j’ai rencontré pour m’en extraire sont hautement responsables de la naissance d’une fibre vindicative d’écrivain, amateur bien entendu, pas d’affolement…

   Tiens donc, voilà qui est singulier me direz vous. Mais non, rien d’étonnant à cela, car pas plus tard que sur les marches de la station Foch à l’heure de pointe, un constat accablant me stupéfia. A la sortie d’un périple ulysséen d’une heure et des poussières dans le Tube lyonnais, l’élément le plus digne d’admiration et d’intérêt qu’il m’avait semblé dégager de la foule bigarrée qui s’égaie et bouillonne  à 19h sous le sol lyonnais n’était pas humain…

   Avez-vous déjà eu un animal de compagnie ??? Et bien si c’est le cas vous serez tous d’accord pour m’accordez que pour rien au monde vous ne l’échangeriez contre votre voisin tout passionnant qu’il puisse être et encore moins pour lui préférer la société du quidam moyen…  Et bien une fois cette évidence établie, parlons des défauts ne nos chères petites bêtes adorées : un chien bave-frétille-aboie-mord-pue et grogne-de-façon-inquiétante-quand-on-n’a-pas-eu-le-bonheur-d’être-présentés, et j’en passe. Pourtant cela reste « le meilleur ami de l’homme » et, n’en déplaise aux humanistes et aux apôtres de la supériorité de l’homme sur le règne animal voire naturel (d’ailleurs les cyclones portent des prénoms c’est donc qu’on les maîtrise, qu’on les domine… vive l’anthropomorphisme), je dirais même qu’il ne peut y avoir finalement d’amis qu’animaux…

   HORREUR !!! BLASPHEME !!! Entends-je au loin ; ne vous affolez pas, j’y arrive… (Non pas à l’horreur et aux blasphèmes mais à l’explication de mon propos, quoique le traitement de ces thématiques viendrait aisément illustrer ma thèse sur le caractère infréquentable de nos prochains, et au premier chef de votre serviteur, fervent blasphémateur devant l’Eternel). Quel ne fut pas en effet mon émerveillement lorsque, assis sur mon siège de métro (acquis de haute lutte), entouré de mes semblables hurlants, grimaçants, suants, éméchés, de mauvais poil, fatigués et irascibles je vit débarquer une aveugle (cruelle ironie car là encore ma relation était vouée à la solitude et à la non réciprocité, du moins visuelle) accompagnée et même guidée par son labrador.

   Ces bêtes le sont finalement très peu.

   Voilà donc que moi, petit humain en bonne santé, prétentieux, idéaliste et convaincu de la véracité de tous les préceptes lumineux et éclairés que m’ont transmis une foultitude de philosophes penseurs et de professeurs, ait été obligé d’admettre qu’une congénère moins chanceuse (et certainement de ce fait beaucoup plus critique quant au terme de « Lumières » et à la véracité pratique des théories qui en découlent) ne pouvait s’en remettre qu’à son fidèle compagnon à quatre pattes pour vivre au quotidien. Quel miracle de cohabitation et de partenariat entre l’homme et l’animal !! Me direz vous ; « Vive le dressage et vive la vie, le monde et nos valeurs qui trouvent là un autre exemple du miracle naturel et de l’ingéniosité humaines » serait-on tenté d’admettre face à ce cas si admirable de coopération entre deux êtres vivants d’espèces différente.   

   Mais c’est là tout le problème… Car finalement, si on ne peut qu’admirer « l’intelligence » de cet animal qui trouve une place libre à sa « maîtresse » (qui tient en laisse qui ?? Le terme me paraît de toute façon dans tous les cas de figure inadapté et inadéquat) puis va sagement s’allonger à ses pieds en attendant l’arrêt suivant, que doit on dire en revanche de l’attitude des gens qui tout humains qu’ils sont ne font que grimacer au passage de la pauvre aveugle (qui pour une fois ne perd rien à ne pas voir leur tête) tant parce qu’ils éprouvent un élan de pitié et de compassion très rassurante dans la mesure ou elle les convainc de la relative qualité de leur existence (pourtant généralement en tous points médiocre) que parce qu’ils répugnent à laisser leur place si précieuse à une infirme, et encore moins au « stupide animal » qui l’accompagne et s’étale par terre (vers 18h, même l’espace sous les sièges devient, aux yeux des usagers du métro D enviable et digne d’être farouchement revendiqué comme « territoire légitime»).

   Me voici bien sévère tout d’un coup, et mes contempteurs affirmeront que si le lyrisme semble difficile à adopter pour décrire la promiscuité et l’ambiance qui règnent dans une rame de métro, ils me reprocheront tout de même d’être des plus catégoriques et radicaux qui soient. Je n’entends bien entendu pas condamner l’entière humanité sur la seule foi de la comparaison oiseuse et stéréotypée d’un trait de caractère propre à la plupart de nos contemporains, individualistes et suffisants à souhait, et le comportement « soi disant » admirable d’un chien qui agit comme celui de Pavlov en fonction de réflexes liés à un conditionnement.

   Ha mais le voilà le problème, et tout est là : Il n’est pas question de rapprocher de quelque façon que ce soit un homme et un animal (hormis sur le plan biologique) mais le simple fait qu’on puisse envisager de les comparer au détour d’une rue prouve que le mal a des racines profondes… Ce qui nous rapproche du chien d’aveugle ce sont nos propres réflexes pavloviens, intégrés par dressage pour l’un et par « éducation » pour les autres, et nos « guides », aveugle pour l’un et divin ou moral pour les autres. Au final, ce qui nous meut nous dépasse, la cause et le pourquoi du comment restent abstraits ; tous n’est que conditionnement, hérédité et norme. De cela il résulte que les démarches analytiques et critiques des processus sur lesquels se basent nos actes et pensées, seront soit qualifiées de révolutionnaires ou de géniales (dans le meilleur des cas) soit taxées d’anarchiques ou d’anomiques. Le déviant est dangereux et devient donc soit LA nouvelle « norme en vigueur » (Descartes, Kant, Marx, Einstein, Picasso) soit le bouc émissaire de ses détracteurs rétrogrades poussé par eux à l’hallali et au suicide (Nietzsche, Verlaine… voir à ce propos Max Weber et Bourdieu).

  

   Loin de moi l’idée de m’inclure dans une telle liste, je tiens juste à souligner la difficulté qu’impose le système de pensée moderne et post-moderne à ceux qui veulent le penser… Tout s’y oppose, qu’il s’agisse des défauts platoniciens du sensible (= erreur), de l’individualisme capitaliste occidental, du pragmatisme ignorant et hypocrite qui en résulte ou simplement de la paresse face à un sujet quasiment infini ou la matière en elle-même est si riche que son étude dans une perspective exhaustive relève de l’aberration et de l’utopie.

  

   Comme quoi c’est fou ce qu’on peut arriver à dire juste en regardant un chien.

 

   C’est même tellement fou que j’en viens à louper mon arrêt et à gagner du même coup un séjour prolongé dans les arcanes souterraines du Grand Lyon. YOUPI !! Voilà où cela mène de jouer les penseurs, nulle part, si ce n’est trop loin, et à rien si ce n’est au paroxysme de l’exaspération : il est 19h et je suis toujours dans le métro avec mon sac dans le dos. Si l’aller n‘avait pas suffit à me convaincre de la justesse de mes thèses contestataires le retour le ferait sûrement…

   Ô joie, le métro suivant (direction Bellecour-Charpennes) est encore plus bondé ; alors que je l’attendais si impatiemment, mes yeux ne purent s’empêcher de divaguer, glissant de visage en visage, du galbe soyeux d’un sein à l’arrondi d’une cuisse, échangeant furtivement des regards _ parenthèses aussitôt refermées durant lesquelles l’illusion d’un contact naît, fractions de compréhension ou d’appréhension, c’est selon_ et méditant inlassablement (presque de façon compulsive) sur ce à quoi pouvaient bien penser tous ces gens. Tout ce vacarme, toutes ces conversations qui agressaient mes oreilles, tous ces fragments d’existences qui m’étaient révélés à l’état brut en cet unique instant, dans un mælstrom de sons et de couleurs devaient bien avoir un but, un sens mais j’ignorait lequel.

   Je pense qu’on doit ressentir la même chose quand on est âgé de -9 mois et qu’on débarque de façon impromptue, petits spermatozoïdes que nous sommes, dans la grande cavité utérine… Et notre vanité naît peut-être même là, de cette certitude inconsciente que nous avons d’avoir  finalement triomphé de toute la masse de nos concurrents pour pénétrer le saint des saints, le graal ovulaire.

   En tout cas, vanité biologique ou pas, mon graal à moi était à cet instant précis la station Foch, et l’atteindre passait par la ligne A, métaphore temporaire du canal uro-génital. Le métro, vu sous cet angle revêt une épaisseur psychanalytique remarquable, car s’il est logique que les conflits pour le partage de l’espace soient sublimés dans ce contexte d’empressement et de surpopulation, que dire du caractère « pendulaire » des déplacements que nous y effectuons ?? Dans un sens, ce serait la course à la vie, le yin, la fuite en avant, mais dans l’autre ?? Que dire du retour ? Du mouvement inverse ? S’agit il d’une fuite due à la peur de la mort ? Du yang ? De notre « coté obscur » ? Et puis, cas extrême, que faire des idiots comme moi qui loupent leur coup, qui « vont trop loin » et doivent rebrousser chemin ?  Mystère. J’ai soudain le vertige, je dois faire une pause…

   Et ce p….. de métro qui n’arrive pas (« Encore ces merdeux de grévistes » peste mon voisin de banc) ; dans l’attente et dans l’expectative, je me tourne vers la « jetée » d’en face, ceux qui « vont dans l’Autre sens, là d’où je viens »,  sans fixer rien de précis.

    Mon regard s’arrête sur deux jeunes, ils polarisent l’attention de par leur masse ; tout de suite, les récentes études sur les progrès de l’obésité en Europe me reviennent : Insidieuse, elle frappe plus de monde, mais de façon tout de même bien moindre qu’en Amérique (« Ouf ! Dieu merci on n’est pas comme les ricains !! C’est quand même pas l’Amérique chez nous !!» expressions favorites des plus de 65 ans français depuis 2001). Ces deux individus en sont l’illustration parfaite, bavardant dans leur coin ils ne font pas de mal à une mouche, et ils ont calé leurs bourrelets sur deux bancs, de telle sortent qu’ils ne gênent personne. Je dois bien plus attirer l’attention, soit dit en passant, avec mes cernes si caractéristiques chez les anciens de prépa, et mes regards fous à la moitié de ceux qui passent devant moi (« encore un camé… » Doivent-ils se dire) mais bon, qu’ils pensent ce qu’ils veulent, ils se trompent, et c’est humain.    

   Pour en revenir à mes obèses, ils n’auraient pas retenu mon attention plus que ça si dans la minute qui suivit ils ne m’avaient pas définitivement convaincu de la justesse de mes théories sur l’inexorable déchéance culturelle et intellectuelle de l’humanité (parallèle au manifeste progrès des savoirs et à la multiplication exponentielle des échanges et communications ; nous n’en sommes pas à un paradoxe près).

    En effet, ces deux aimables personnages, manifestement frères, rentraient chez eux avec leurs courses, quoi de plus banal, et bavassaient tranquillement tout en mâchant avec ostentation quelques substances à forte valeur nutritive et calorique (chewing-gum pour l’un et sandwich pour l’autre). Entre deux regards concupiscents et complices lors du passage d’une « femelle » et quelques gestes d’incivilité mineure (l’un jeta discrètement son papier gras sous son siège et l’autre cracha les vestiges moribonds de sa gomme à mâcher) ils parvinrent, par le volume sonore de leur conversation et le nombre incroyablement élevé de jurons qu’elles incluaient, à me décider à fermer les yeux et à me plonger (quasiment au sens propre du terme) dans le refuge que constituait la musique réparatrice de mon lecteur mp3.

    Bien mal m’en prit puisque c’est sur ces entrefaites que le métro se décida à arriver. Mon attitude autarcique me causa donc le pire des préjudices : elle me contraint à partir loin sur la grille du départ de la course à la rame. Et ce n’était pas peut dire : Lorsque le métro s’arrêta finalement en sifflant doucement, c’est une vision dantesque qui s’offrait à nous ; séparés par quelques mètres à peine de nous et une mince plaque de plexiglas, les passagers qui étaient à l’intérieur étaient littéralement pressés vivants, les uns contre les autres et les autres contre la vitre.

    S’il y avait un train pour l’enfer il s’arrêterait certainement au terminus de la ligne A… Je ne pense pas que si on mettait un poisson vivant dans un micro-ondes il aurait un regard plus pitoyable que ceux qui me furent adressé à ce moment là. Alors que je songeais à l’évident succès que pourrait rencontrer une entreprise terroriste en cet instant précis, les portes coulissantes s’ouvrirent simultanément, produisant le « flop » caractéristique de la décompression brutale d’un espace comprimé et libérant les flots d’une foule suffocante, flots qui vinrent se briser sur les écueils que constituaient tous ceux qui à l’inverse désiraient monter dans la rame. Emporté par le courant, je décidai de m’en remettre à ma bonne étoile et augmentai le volume de ma musique au maximum.  

   Finalement, bien que je ne soit nullement un roi mage moderne et que je ne rencontrai pas d’enfant roi dans ma rame, mon étoile me guida à bon port et finalement j’arrivais à Foch, presque « bon pied bon œil ». Tracy Chapman (Behind the wall : titre incontournable) m’avait tiré de ce mauvais pas et je pouvais enfin m’orienter paisiblement vers le havre de paix que constituait mon studio de 18m carrés.

   Paisiblement, c’est beaucoup dire, car tels Ulysse ayant affronté les sirènes et Charybde, il me restait à franchir, après la cacophonie souterraine et l’antre de la station « Hôtel de ville », le cours Franklin Roosevelt et l’avenue du Maréchal de Saxe. Or les grands axes routiers, urbains et périurbains, sont notoirement connu pour leur dangerosité, « ils étirent le risque » comme dirait Valérie November, surtout pour un Domien comme moi, plus habitué à mesurer l’intervalle entre les voitures en mouvement pour juger si je pouvais m’y faufiler qu’à jeter un œil à la couleur du « petit bonhomme » vert ou rouge…

   Bref je n’étais pas arrivé, mais si vous lisez ce texte c’est que je m’en suis sorti, sans (trop) de dommage. Alléluia « tout est bien qui finit bien » comme dans les vieux contes. Je n’allais quand même pas achever un réquisitoire si négatif en tuant mon héros !! Misanthrope mais pas con le mec !...

Par crazyfraizy
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Jeudi 29 mars 2007

Le coup de foudre… Quel terme galvaudé ! Tout droit issu de la plus pure tradition romantique, ou pire, des romans à l’eau de rose et autres Telenovelas sirupeuses, dont une part croissante de mes contemporains se montre friand. Or je ne désire rien tant que de me différencier de cette frange de mes semblables… Et pourtant… Je dois bien l’avouer, et ce à ma plus grande surprise, il n’y a pas 36 millions de termes pour désigner les sentiments (ils sont foule) que j’ai ressenti ce dimanche à la sortie du métro Place Jean Jaurès, alors que je me préparais à rejoindre deux amis pour aller aux champignons.

J’étais alors à mille lieues de toute considération théorique ou littéraire sur la validité ou non d’une expression qui relève depuis belle lurette du topos. Non, j’étais alors en pleine pratique, on ne peut plus au cœur de l’action… Mon trajet, il faut le dire, avait été relativement mouvementé : Je m’étais précipité à mon arrêt habituel (Foch) en short et baskets (ma tenue faisait d’ailleurs sensation, vu les 16° et le temps pluvieux règlementaires à Lyon en septembre), tout excité par la perspective de notre randonnée en forêt.

Arrivé à Bellecour, j’avais dû affronter une cohue invraisemblable pour réussir à obtenir mon exemplaire du Petit Paumé, ouvrage ô combien indispensable aux petits nouveaux dans la ville comme moi. Mais apparemment, ou je n’étais pas le seul petit nouveau mais un parmi des milliers, ou bien même les anciens estimaient qu’il leur fallait ce petit guide de Lyon à tout prix. Le fait est que, grâce à une organisation il faut le dire efficace, je pu m’extirper de la masse informe et mouvante des lyonnais en délire après quelques minutes d’effort, non sans observer encore une fois bien des comportements étranges si ce n’est aberrants chez mes congénères, à moins qu’il faille juste dire humainement normaux et compréhensibles.

Outre les petits malins qui entraient et ressortaient de la foule pour obtenir un deuxième voire un troisième exemplaire du bouquin, il y avait également les vicieux qui profitaient des bousculades pour se presser contre le maximum de paires de seins ou de fesses possibles, tels des enfants qui joueraient à chat non pas avec les mains mais avec tout leur corps. Autre cas, celui des bandes, dont le plaisir le plus évident était de déclencher les susdites bousculades : en effet, la preuve est faite que l’être humain étant ce qu’il est, une simple poussée vigoureuse au milieu d’une foule déclenche automatiquement, par un effet multiplicateur non pas d’investissement (vive Keynes) mais de poussée,  une véritable empoignade qui peut mal tourner et qui se répand de son petit point de départ à une large partie du magma dans lequel s’entremêlent jambes bras et torses de tout poil. Ces mouvements s’accompagnent de toute la gamme des grognements, cris et pleurs qui constituent le répertoire de la frustration et de l’impatience, ainsi que des éclats de rire des petits cons dont je viens de décrire les travers et penchants débiles.

Bref, je n’était pas mécontent, une fois n’est pas coutume, de regagner la bouche de métro qui allait me mener à l’école normale sup. où m’attendaient mes deux comparses. J’étais alors loin de me douter que ce court trajet me réservait encore plus d’émotion, de troubles et qu’il allait faire de moi une âme en peine pendant « at least » toute la semaine suivante (les émotions et les sentiments, quand ils ne sont pas entretenus et alimentés, sont hélas fugaces, on est loin des contes médiévaux, et je ne fut pas aussi passionné qu’un malheureux chevalier, pleurant sa dame toute sa vie durant, ne répondant à l’indifférence de celle-ci que par une flamme toujours plus brillante).

En effet, après avoir effectué le court trajet jusqu’à Saxe - Gambetta, et avoir constaté que deux jeunes filles qu’on aurait pu ériger en monuments à la déliquescence de notre temps me suivaient, je dû m’appliquer à les semer avant de pouvoir goûter au plaisir d’une banquette quasiment vide de la rame de la ligne C. Mais elle n’était que PRESQUE vide, et ce presque - vide allait m’obnubiler toute la semaine de façon presque obsessionnelle.

 Car, en face de moi était assise une jeune fille ; une jeune fille d’à peu près mon âge. Discrète et silencieuse, elle n’attira pas tout de suite mon attention, tout concentré que j’avais été sur ma fuite pour échapper aux deux monstres qui m’avaient pourchassé entre Bellecour et Saxe (elles avaient dû capter un de mes regards et interpréter comme de l’intérêt ce qui était en fait un mépris à peine dissimulé (elles faisaient toutes sortes de pitreries, l’une d’entre elles avait branché un haut parleur à son portable pour que tout le monde profite du semblant de musique qu’il émettait, comme si ses 120 kilos ne suffisaient pas à la faire remarquer] ).

Le contact eu lieu à l’arrêt suivant, lorsque tout un groupe de nonagénaires qui occupaient le fond de la rame entreprirent le pénible labeur qui consiste à poser un pied devant l’autre pour sortir de la rame. Heureusement qu’ils étaient assisté dans cette tâche ingrate par quelques accompagnateurs bienveillants, tant ils est vrai qu’ils peinaient à se mouvoir. A vrai dire, il est tout à fait compréhensible qu’après une vie de cette longueur, on peut être saisi d’horreur et de tremblements devant l’inutilité éclatante de cette obstination à continuer d’aller de l’avant. De même que les fatigues et les efforts récoltent généralement plus de coups à ceux qui les fournissent que de caresses, avant  de leur apporter les douloureux rhumatismes de la vieillesse, de même, toute la volonté et l’entrain qui motivent la fougue de la jeunesse n’aboutissent généralement qu’à une désillusion, à un effroi solitaire et muet, parkinson n’est en ce sens qu’un rhumatisme de l’esprit.

Mais revenons à mes moutons, en l’occurrence à cette charmante jeune fille qui, comme moi, assistait au spectacle pathétique et glorieux de la progression de ces hommes dont les pas étaient plus mus par la peur du bout du chemin que par la confiance née de celui qu’il avaient déjà vaillamment  parcouru. Course perdue d’avance que celle ou gagner signifie perdre et ou renoncer conduit à la victoire.

Mais je m’égare encore, nous étions donc là tous les deux, moi en short et elle en pleine lumière. Et l’espace d’un instant, nous éprouvâmes la même compassion pour ces anciens combattants qui préparaient leur plus belle bataille, celle contre le vide, contre la peur, contre le remords. La remarque amicalement moqueuse d’un infirmier à l’encontre d’un de ces papys vint heureusement rompre cette atmosphère pesante.

Après avoir partagé un sentiment d’empathie pour eux, une fois le métro reparti dans sa folle course souterraine et le calme revenu, un silence sacré tomba dans la rame désertée, un ange passa. Au milieu de ce calme olympien, nos yeux parlaient plus que toutes les langues réunies : les multiples angles offerts par les reflets  que nous renvoyaient les fenêtres de la rame nous permettaient en effet  de nous épier à loisir, l’air de rien. Sans avoir l’air d’y toucher, je pu donc observer cette jeune fille qui, de son côté, me dévisageait avec une attention égale sinon supérieure, par le biais d’une autre vitre. C’est un magnifique jeu de cache-cache auquel nous nous livrâmes alors, entre Jean Macé et Jean Jaurès, nos regards ne se croisant quasiment jamais tout en se cherchant pourtant avidement. Nous étions face à face, et pas une parole ne fut échangée, notre seul contact fut oculaire, tacite, implicite : lorsque je me levai pour sortir, je la frôlai en me levant et, arrivé au devant la porte, au point de non retour, je ne pu m’empêcher de me retourner. Et là, ô miracle, je la vis, pour la première fois pourrait on dire, entièrement. Elle s’était retournée pour me voir sortir. Elle me regardait à la fois surprise et ravie que je me sois retourné moi aussi. Nous avons tous deux souris d’avoir été ainsi pris en flagrant délit d’espoir.  Fugace compréhension, subtile complicité que celle qui naît du hasard. Ce moment  cueilli au détour d’un instant, cette trêve fragile conclue entre nos tracas personnels par nos regards complices fait partie des moments d’éternité. Le temps avait suspendu son cours. Elle demeure gravée dans ma mémoire comme une parenthèse ouverte dans l’entrebâillement de nos vies. Mais ce moment magique ne fut qu’un éclair, une bulle de silence au milieu du vacarme coutumier du métro, vite éteint, interrompu par le bip sonore et strident qui annonçait le départ vers la prochaine station. Là, confus, hagard, heureux mais déboussolé, je commis l’irréparable. Je me laissais emporter par le flot des passant.

Je suis descendu de la rame.

Je n’arrivais pas à réaliser, à chaud, la chance qui m’avait été offert. L’espace d’un rêve, j’avais été confronté à une personne avec laquelle la conversation se passait de mots. Et je l’ai laissé partir. Mon regard la suivit tandis que la rame redémarrait doucement et de nouveau nos croisèrent de nouveau ils s’enlacèrent. Mais c’était trop tard, les portes étaient closes, nos sourires réitérés étaient déjà empreints de nostalgie car nous savions que nous ne nous reverrions pas.

Je rejoins mes amis, nous passâmes une agréable journée à cueillir des champignons. La semaine suivante je refis le même parcours, en empruntant les mêmes stations, en m’asseyant sur les mêmes sièges, espérant naïvement que si je réunissais les bons ingrédients, la situation se reproduirait comme par magie. Mais elle n’était plus là. Elle ne le fut pas non plus la semaine d’après. Ni la suivante.

Tant pis.

Ce fut un beau rêve. Certains d’entre eux gagnent d’ailleurs à ne pas se réaliser. Ils perdraient en magie ce qu’ils gagneraient en se confrontant à la réalité du quotidien. Dans mes souvenirs, cette jeune fille restera idéale, et peu m’importe qui elle est en réalité, seuls ses sourires méritent d’être retenus.

Par crazyfraizy
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Jeudi 29 mars 2007

On dresse contre la douleur le même type de remparts que contre le froid.

Il faut multiplier les couches, tâcher d’enfouir (d’enfuir ??) sous un maximum de couches la partie de notre être qui est la plus fragile, la plus sensible. Un cm carré de peau qui dépasse et tout est à refaire, alors on s’engonce dans des manteaux épais, on s’enfonce un bonnet sur le crâne, on s’enroule dans des écharpes interminables, on se cache : pour échapper au vent glacial et pernicieux, pour se cacher de la tempête de nos sentiments. On dresse des barrières, des sourires, des grimaces, contre les larmes et les vacillements de notre âme. On l’assomme, on lui dit qu’il fait trop froid, qu’il fait trop dur, pour qu’elle sorte sur « le pont de notre peau, de nos veines et de nos pores ». Alors seulement, on s’engourdit, on se dit que ça va aller, une tiédeur béate nous envahit, et un sommeil réparateur nous offre l’illusion d’un oubli. Mais, le tiède ne gagne jamais, l’illusion ne dure que le temps d’un espoir : cet espoir, lâche, qui cherche un refuge, un lieu à l’abri du froid, un regard compatissant, un sourire maternel ou aimant.

 

On cherche tous un endroit sans grisaille, un lieu douillet où il ferait bon vivre. Mais les tropiques du cœur sont bien rares, et bien souvent il nous faut nous munir d’écharpes, pour lutter contre le blizzard. L’homme est bizarrement fait, chaud dedans et froid dehors, sensible partout en tous cas mais si maladroit quand il s’agit de communiquer cette chaleur, cette tendresse qui souvent ne demandent qu’à s’échapper de lui. Les ponts entre les êtres sont rares et ténus, faits de cordes et de ficelles (aussi appelées tendresse et compromis), on ne s’y engage pas à la légère et il arrive toujours un moment où l’on se croise, interdits et timides. Ces rencontres sont magiques, ce sont les îlots de chaleur qui infusent nos vies, leur donnant la teinte riche et chaleureuse d’un thé, la rondeur du miel. Ils les infusent d’un éclat fugace et ténu, ténu comme le pont de corde sur lequel se sont engagés les 2 êtres courageux qui là, face à face, tentent désespérément de se comprendre, de s’aimer. Voilà un numéro d’équilibriste qui exige plus de souplesse que tout autre. Mais la chaleur qui est en nous peine à faire surface, elle s’extirpe par à coups, faisant tanguer le pont de plus belle et bien souvent c’est la chute. Cette chute s’appelle incompréhension, elle nous renvoie au blizzard propre au genre humain, blizzard  que chaque chute rend encore plus mordant par le souvenir mélancolique qu’elle génère, souvenir d’une relation avortée, rêve d’une entente miraculeuse, espoir d’un pont entre les êtres plus solide et plus sûr.

Les plaines glacées de notre âme sont parsemées d’îlots de chaleur et notre vie est une progression maladroite de pont en pont, vers la chaleur et la lumière de l’Autre qui nous attire. Cette progression est entrecoupée de chutes, d’erreurs (les malentendus) qui nous blessent et nous font dégringoler, brûlants et transis, vers l’abîme de la solitude. Elle se poursuit alors, triste et meurtrie, vers d’autres îlots -peut être que le prochain sera le bon- inlassablement.

 

Mais nous ne dégringolons pas toujours… Parfois, au hasard d’un pont, on croise un expert en nœud, un matelot roublard, un compagnon qui habilement, d’une main dextre, tresse un chemin commun aux ponts de nos vies, une voie plus solide, rassurante sur laquelle on s’engage d’un pas plus assuré, heureux, pour un temps… Des échelles (les sourires) permettent aussi parfois d’accéder à des ponts pouvant paraître à première vue inaccessibles. Il arrive même qu’une corde secourable (le pardon) nous permette de remonter sur le pont dont on vient de chuter. On y retrouve alors nos marques, timidement, avec l’égarement de celui qui, un instant dans le noir, se retrouve plongé dans la lumière.

Par crazyfraizy
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Jeudi 29 mars 2007

Mes frayeurs m’environnent et tourbillonnent autours de moi. Je m’enfonce dans un mælstrom de terreur. La menace est partout : le moindre mouvement est suspect, le brouhaha coupable. Qui parle ? Pourquoi moi ? Qu’ai-je fait ? Introspection douloureuse de l’accusé d’une faute ignorée. Que se passe-t-il ? Pourquoi le quotidien m’est il soudain devenu étranger ? Je perds pied. Je me noie ! Je suis recherché…  On me suit ! On me regarde ! On parle de moi ! Ma pathologie est complexe, ses causes remontent le torrent de mon existence… Aux sources de mon enfance. Les frayeurs intimes se télescopent avec la sphère publique. Mon inconscient imprime des images sur le réel. Ma rétine et mes oreilles me mentent ! Tous mes sens sont aux aguets, j’ai les nerfs à fleur de peau. Mes yeux me trompent, le détail devient un plan d’ensemble au hasard d’un zoom et accapare tout mon champ de vision, la foule ennemie se presse autours de moi, leurs regards accusateurs m’oppressent, je sens leur mépris, ils savent tout de moi, je suis en sueur, je suffoque. Au bord de la syncope, le cœur à cent à l’heure je cherche d’un regard fou l’ordonnateur de ce supplice, le grand prêtre de cette inquisition, l’œil rougeoyant et malveillant qui orchestre mes tourments. Paniqué, la moindre action me pèse et me plonge dans des affres d’hésitation… Au terme de celle-ci c’est la précipitation qui me gagne, gage d’erreurs en série, de sueurs aigries et de larmes de frayeur. L’angoisse fait corps avec mon âme, les soupçons susurrent à mon esprit psychotique ce qui pourrait bien être à l’origine de ma damnation. L’orage des souvenirs douloureux et honteux tempête dans mon crâne et c’est tout halluciné et frissonnant que je progresse au milieu des flashs de ma culpabilité. Les autres, accusateurs, m’apparaissent tantôt immenses tantôt minuscules, comme vus à travers des jumelles à l’envers. Je m’égare au milieu des décors chaotiques de mes visions, je parcours hagard des chemins répétitifs dans la réalité, les aller retours entre mes actes manqués me remplissent d’effroi et m’épuisent sans que je puisse trouver le repos. Mon sommeil insomniaque, une fixité prostrée dans un lit sans cesse arpenté, ne me procure de toute façon que des rêves éveillés, ressassements de mes erreurs de la journée et du passé. La spirale infernale paraît n’avoir aucune issue, j’ai peur de me retourner, je suis parcouru de frissons et de tics. La peur est maîtresse de mes actes ou de leur absence. Je me cabre sous l’emprise de mes cauchemars au milieu de draps trempés, le remords de fautes oubliées me tord les boyaux, je suis constipé de regrets, paralysé par l’effroi. L’obscurité m’inquiète, les rumeurs de la rue hostile me parviennent assourdis ; désirant être sourd je suis trahi par mon ouïe qui s’affine pour déceler l’origine de la menace : Qu’entends-je ? Ne serait-ce pas une apostrophe ? On m’appelle ? On me menace ? Laissez-moi !! Pitié oubliez-moi !! Arrêtez de me juger, je n’ai rien fait ! Si, si j’admet… J’avoue… Ma vie est pleine de fautes, de mensonges, de petites traîtrises, de frustrations, de félonies intimes et de hontes refoulées. Toutes ces peines et toute cette bile remontent maintenant en cohortes à la surface de ma conscience, malmenant mon orgueil et me rongeant d’auto commisération. Désir de disparition, prostration, frustration, affliction en position fœtale, le spectre d’une solution extrême agite sa silhouette morbide dans un coin de ma tête.

Par crazyfraizy
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Vendredi 30 mars 2007

Il y a des civilisations de l’écrit. Le créole est une civilisation de l’oral, du son et des sonorités. Une culture de la musique et du bruit. Je me baladais il y a qques minutes, en rentrant de la muscu, et dans la pénombre du début de soirée je fut assailli par un environnement sonore d’une richesse insoupçonnée (ça fait un an et demi que je suis exilé en France, donc ça me paraissait presque étrange, nouveau en tout cas...). Déjà, le soir, aux Antilles et encore plus en Guyane on a le crissement des insectes, le croassement des batraciens, les hululements en tous genre qui créent un bruit de fond auquel il faut ajouter le souffle du vent dans les branches, dans les feuilles de bananier ou de canne. A cela on est habitué et on finit par ne plus l’entendre. Mais au hasard de mes pas je passais à côté de villas où la radio était en sourdine, où un papy écoutait son compas en silence, j’étais dépassé par des voitures dont l’arrivée était de loin précédée par le ronflement de leurs basses. Lorsqu’elles nous doublent on est submergé par le flot du ragga ou de la dancehall. Au détour d’une rue je passais à côté de l’église où la chorale vocalisait et faisait rouler ses alleluïas dans tout le quartier. De loin en loin résonnaient les tambours et percussions d’un groupe de carnaval qui révise ses morceaux. Entre deux portes je croise des groupes de passants, des familles, le créole vole jusqu’à mes oreilles, ses sonorités ascendantes et descendantes et ses intonations se mariant entre elles. Ivre de ces rythmes, bercé un instant, chahuté un autre, je retrouvais finalement mon chemin et regagnais ma chambre pour enfiler mon casque et me laisser entraîner par un ptit reggae sympa…

Par crazyfraizy
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